Danser les morts, de Laurent Gaudé : UN VOYAGE HYPNOTIQUE

(Actes Sud, 2015)

Laurent Gaudé
Café du Trocadéro, 10 heures, un matin d’hiver – La brume de février masque l’architecture imposante qui ferme l’horizon. Salle déserte, accueil acariâtre et café trop amer – nous savourons ensemble, en riant à voix basse, cette ambiance si parisienne. La photo du visage d’un écrivain est posée parmi les tasses.

- C’est Laurent Gaudé. Je l’ai croisé sur l’écran de mon téléviseur, il commentait Danser les morts, son dernier roman. Faut-il écouter les écrivains parler de leurs livres?

- Pas sûr ! On a tous le souvenir amer de l’interview désastreuse d’un auteur adulé jusqu’à ce qu’on entende sa voix – mais parfois, au contraire, on fait une découverte lumineuse : un visage, l’intensité du regard… En somme : quitte ou double ! Et pour Gaudé ?

- Je n’avais rien lu de lui.

- Moi, si : Le soleil des Scorta. Eblouissant… Mais là, Haïti ?

- Et bien l’autre soir : j’attrape l’émission à la fin, quand Gaudé dit : « La présence des disparus : les livres ne sont rien d’autre – la présence, combien vivante, d’écrivains morts depuis longtemps. » Avec une simplicité et une intensité fascinantes. Regarde bien son visage… J’ai filé acheter son livre !

Haïti - l'Express

D’emblée il nous installe dans une relation directe, intime, avec les personnages qui vont se croiser, se trouver ou se perdre au fil du roman. C’est à travers eux que l’on déchiffre Haïti : ni exotisme, ni bonne conscience occidentale, ni compassion affligée. Juste la vie, intense, multiple, troublante parfois, voire carrément déroutante quand les frontières de la réalité se brouillent – mais comme l’auteur nous tient, et nous tient bien, par la magie du lien qu’il a tissé entre lecteur et personnages, on le suit en dépit de l’étrangeté qui s’immisce. L’écriture, hypnotique, porte la narration.

- Ecoute ça, c’est dans les toutes premières pages :

« Même Mam’Popo, en ce jour, était muette, immobile, les lèvres molles, la jupe tombante entre ses cuisses ouvertes, suant lentement d’ennui sur le trottoir. C’était comme si toute la rue attendait que la doyenne donne le signal du départ en lançant un de ses jurons préférés, ‘‘Cornecul, on dirait que la mer a pété tellement il fait chaud aujourd’hui !’’, pour tout remballer. Alors les plus pressés seraient rentrés chez eux, les autres auraient descendu la rue, calmement, jusqu’au bâtiment de la douane près du port, pour aller boire un peu d’eau, contempler le ciel et essayer de comprendre ce qui avait produit une telle chaleur. Mais Mam’Popo ne jurait pas, ne bougeait pas, ne semblait qu’une masse immobile et les commerçants restaient prisonniers de leur accablement. »


 

 

Dans la même famille : Désert, de JMG Le Clézio (Folio) et Aracoeli, de Elsa Morante (Folio) – deux magnifiques portraits de femmes entre ombres et lumières

Laurent Gaudé, qui est-ce ? : Né en 1972, il a étudié les lettres et le théâtre à Paris : il écrit des nouvelles, des pièces de théatre, mais surtout des romans nombreux, parmi lesquels La mort du roi Tsongor (2002, Actes Sud, Babel, Prix Goncourt des lycéens) et Le soleil des Scorta (2004, Actes Sud, Babel, Prix Goncourt)

Laisser un commentaire