Charlotte, de David Foenkinos : DISCRETE ARDEUR

(Gallimard, 2014)

Charlotte Salomon, 1939

Charlotte Salomon, 1939

Place de Catalogne, 17 heures en hiver. Ciel bas, gris, humidité transperçante – j’entre vite, je suis en retard…tu détestes. Eclats des lumières, je longe le bar, accompagnée d’effluves de café, balayant la salle des yeux. Tu es là, derrière. Tables presque vides, bribes de conversation tranquilles. Un thé fumé et baisser la voix. La main sur la couverture blanche au toucher  familier.

- A priori, tu ne le lirais pas. Je sais que Foenkinos, ce n’est pas ton goût. Mais là, tu l’ouvres, réticent mais confiant : ton front se plisse…je m’attends au pire.

- Une artiste, à Berlin ? La guerre, la déportation – encore ?!!

- Ça, ce sont les circonstances. En réalité : l’histoire d’une jeune femme que la mort environne depuis son enfance, et que la violence des hasards de la vie révèle : elle y puise l’énergie d’une peinture extrêmement vivante.

- Triste, mais intense, c’est ça ?

- Oui, mais plus encore : imagine feuilleter un ancien album photo qui te projette dans l’intimité d’inconnus morts depuis longtemps ; la curiosité et la nostalgie t’envahissent – et tu te fais avoir ! Et puis, écoute : la plus belle surprise, c’est l’écriture à lire à haute voix :

« Enfin, il est là.
Charlotte entre chez elle, et entend Paula chanter.
Elle traverse doucement le salon, pour ne pas les déranger.
Mais assez lentement pour être repérée.
Le bonheur du moment la rend amnésique.
Elle oublie tout de sa déconvenue du café.
Plus rien n’existe que l’extase de le revoir.
Elle va s’asseoir sur son lit, jeune fille docile, et espère. »

Tu entends ça ! Petites phrases scandées, mots posés à plat, d’un vers à l’autre – irrésistible.

- Mais cette Charlotte, en réalité, on sait ce qu’elle a peint ?

- Oui, et c’est cela le plus beau. Il faut découvrir son œuvre, multiple, têtue, avec des motifs qui se répètent et se déforment, et des couleurs comme des traces d’émotion. Regarde :

Charlotte Salomoon

Charlotte Salomon, Leben oder Theater, 1943

Je peux savourer mon thé parfumé. La soirée s’installe, le café se remplit. Tu lis.

 


Dans la même famille : La déesse des petites victoires, de Yannick Grannec (Ed. Anne Carrière, 2012, Pocket n°15521), mais aussi le Journal d’Anne Franck (Livre de Poche n°33261)

David Foenkinos, qui est-ce ? : Ecrivain et jazz-man, il est l’incontournable auteur de La délicatesse (Gallimard, 2009, Folio n°5177), porté à l’écran par lui-même en 2011, avec Audrey Tautou et François Damiens – vous n’avez pas pu l’éviter ! Mais il est aussi celui qui a écrit les jolies pages de Le potentiel érotique de ma femme (2004, Folio), Les souvenirs (2011, Folio), Je vais mieux (2013, Folio).

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